Ainsi parlait Zarathoustra

Ainsi parlait Zarathoustra. Une sorte de phrase mystique au panthéon littéraire, aux côtés de Longtemps je me suis couché de bonne heure et Aujourd’hui maman est morte. Ainsi parlait Zarathoustra. J’ai décidé d’effacer une fois pour toutes l’aura mystique de cette phrase en lisant le livre, ou « poème philosophique de Nietzsche ». Sauf que Zarathoustra, c’est un peu le maître Jedi de la philosophie. D’ailleurs il parle comme Yoda. « Une lumière pour moi s’est levée : qu’au peuple plus ne parle Zarathoustra, mais à des compagnons », ou « Des compagnons cherche le créateur ». Bon c’est marrant une fois, deux fois, mais pendant 500 pages on va devoir remettre à l’endroit sujet et complément ? Vraiment ? Une note du traducteur s’impose : « …en essayant de rendre avec plus de rigueur le rythme des versets nietzschéens, et de suggérer par quelques ellipses et inversions la référence au style d’anciens textes sacrés ». D’accord, tout s’explique, simple coquetterie d’exégète. Eh les gars, histoire de vraiment garder Nietzsche pour les initiés, ceux qui savent, on a qu’à inverser un peu l’ordre des mots et en supprimer quelques uns ok ? Ainsi parlait Zarathoustra en Allemand dans le texte.

Revue de presse #2

Pour inaugurer ma revue de presse de la semaine, un sujet très tendance en ce moment : Twitter et les stars. On y retrouve la star incontestée du tweet d’auteur Bret Easton Ellis, Régis Jauffret et ses aphorismes de l’absurde, François Bon dont le goût pour les nouvelles technologies n’est plus à prouver ou encore Jonathan Franzen et son coup de gueule contre Twitter, ce « média totalement irresponsable ».
A lire sur Lesinrocks.com.

Sur France Culture, la revue de presse de l’émission La Dispute en date du 20 avril résume efficacement la saga qui a animé ces dernières semaines le monde littéraire, avide de petites polémiques entre dandy sur ce qu’est la « vraie littérature ». C’est Charles Dantzig qui a commencé, fustigeant le « réalisme d’origine célinien, aussi vulgaire que malsain » dans la littérature française des années 2000. Il y aurait déjà beaucoup à discuter sur cette simple phrase, ce que se sont empressés de faire Michel Crépu et Frédéric Beigbeder, ce dernier renvoyant la critique de Dantzig à une jalousie entre chapelles éditioriales. Bref, tout ceci est très bien résumé par Antoine Guillot dans sa revue de presse. La chronique du dernier livre de Valérie Mréjen, Forêt Noire, vaut elle aussi l’écoute, par contre on ne remercie pas le chroniqueur qui raconte la fin de Lointain souvenir de la peau #Ilspeuventpassempecher.
A écouter sur France Culture.

Enfin cette semaine, c’est Patrick Poivre d’Arvor qui s’en est pris plein la figure un peu partout, suite à sa non-entrée à l’académie française. Sur Slate, Monsieur Proust (si si) s’en prend à Patrick sous la forme d’un joli acrostiche malveillant et amusant.
A lire sur Slate.

La vie pas très intéressante de Mr Sim

Jusqu’à maintenant j’avais toujours bien aimé Jonathan Coe, dans une sorte de neutralité bienveillante. Il fait partie de ces écrivains contemporains prolixes et humanistes qui, comme son équivalent américain Paul Auster, publient à un rythme de croisière des romans attachants qui ne bouleversent pas notre vision du monde mais nous accompagnent volontiers le temps d’un voyage en train ou d’une après-midi ensoleillée au parc. On les ferme sans y penser puis on passe au suivant sans passion, sans affect, mais toujours avec plaisir. Est-il un grand écrivain, un écrivain brillant, un bon écrivain ? Je ne m’étais jamais posé la question jusqu’à ce que je réalise, en rangeant son dernier roman, La vie très privée de Mr Sim, que ma bibliothèque contenait sept de ses livres. Il en a publié neuf. Comment se fait-il que j’ai lu presque l’intégralité de son oeuvre sans y penser plus ça ? En y réfléchissant, je me rends compte qu’aucun de ces livres ne m’a profondément bouleversée, n’a remis en question l’ordre du monde, ne m’a offert de phrases ou de clés pour me dire comment vivre. Je me souviens juste de personnages un peu mous et dépressifs dans des rues anglaises sous la pluie, un scientifique fou dans une clinique du sommeil, le spleen d’un jeune musicien qui attend des bus qui ne viennent pas, une femme qui décrit de vieilles photos.

Il en reste une certaine tendresse sûrement, une dose raisonnable d’humour, des histoires d’amour pas trop niaises, des personnages banals mais attachants, avec chacun une petite touche d’exceptionnel. Fidèle à cette logique, son dernier roman est un peu décevant mais sans plus. On va jusqu’au bout de ce roman poussif sans conviction et on le referme sans sentiment, en se disant juste qu’il aurait pu mieux faire. La simplicité de l’histoire aurait dû nous inciter à la méfiance. C’est l’histoire d’un type très seul, quitté par sa femme et sa fille, au chômage, sans famille et sans passion, qui tombe amoureux de la voix de son GPS. Un peu comme Jonathan Safran Foer, on sent que Jonathan Coe recycle de petites trouvailles qui ne fonctionnent plus. Par exemple, l’intégration dans le roman d’éléments narratifs intempestifs : le roman dans le roman, le mail, la lettre. Dans son dernier roman, La pluie avant qu’elle tombe, c’était la voix enregistrée sur cassette d’une femme décrivant de vieilles photos. A force d’user trop de cette technique, on commence à se dire que pour lui le texte n’a pas de force intrinsèque et qu’il lui faut user de béquilles narratives pour continuer à marcher. Tout sonne faux, et encore plus la tentative laborieuse de dénoncer le capitalisme financier par des chemins métaphoriques. La fin, elle, vaut bien un « il se réveilla et se rendit compte que tout ceci n’était qu’un rêve ». Bref, ce roman m’a fait comprendre, il était temps, que Jonathan Coe ne m’est pas indispensable.

Ermitattitude

Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson. Une bouffée d’oxygène quand on a le nez collé sous les aisselles de ses voisins de métro, une bouée de sauvetage pour contrer la crise d’angoisse face aux douze marques de fromage blanc du Monoprix. Dans les forêts de Sibérie, c’est le récit d’un ermitage vécu non comme un sacerdoce mais comme une délivrance. Son auteur, Sylvain Tesson, décide en effet de quitter le confort bourgeois de son quotidien parisien (du moins c’est comme ça qu’on se l’imagine) pour aller passer 6 mois tout seul dans une cabane au bord du lac Baïkal en Sibérie. Il part pour fuir la violence banale de la société de consommation mais aussi, surtout, pour savoir « enfin s’il a une vie intérieure ». On sourit puis on se demande comment on finirait au bout de 6 mois sans Internet, sans Twitter, sans Facebook, sans films, sans magazines, sans journaux. Bon il triche un peu en amenant avec lui quarante kilos de bouquins et autant de pâtes. Mais quand même, on ne peut qu’admirer cette belle tentative de connexion à son soi.

Il faut d’abord surmonter le petit côté auto-satisfait de sa démarche (« bande d’aliénés, pendant que vous regardez Top Chef en mangeant des Big Mac, moi je fais du patin à glace sur le lac avant d’aller lire un peu de Nietzsche »): « La société de consommation est une expression légèrement infâme, née du fantasme de grands enfants déçus d’avoir été trop gâtés. Ils n’ont pas la force de se réformer et rêveraient qu’on les contraigne à la sobriété ». Là on se dit quand même, cher petit ermite, si toute la population de Paris avait les mêmes rêves de retour à la terre que toi, ton petit paradis ressemblerait vite à un camping de la Grande-Motte. Une fois dépassé ce côté-là, on se laisse aller à la poésie et la pureté de l’expérience et du texte. On sourit à la description de ces Russes aux « gueules à dépecer le Tchéchène » qui viennent se saouler avec lui de temps à autre et on apprécie le retour à la solitude quand ils partent. On s’intéresse aux considérations météorologiques, small talk dans la vraie vie et baromètre de la survie là-bas. On s’arme de patience pour gravir les sommets enneigés et de courage face aux potentielles attaques d’ours. On s’attache aux deux petits chiens dont l’arrivée dans la vie de l’auteur est un bouleversement chargé d’émotion. On se met à son rythme et on recherche sa compagnie pour partager un peu cette pureté inaccessible. La monotonie des actions qui reviennent en boucle, sans tentation épique, loin de nous ennuyer nous font apprécier la vraie mesure du temps. Le retour régulier de la mésange, des saouleries, de la pêche, de la marche. Et on se prend à avoir envie de tester un peu sa vie intérieure.