Jusqu’à maintenant j’avais toujours bien aimé Jonathan Coe, dans une sorte de neutralité bienveillante. Il fait partie de ces écrivains contemporains prolixes et humanistes qui, comme son équivalent américain Paul Auster, publient à un rythme de croisière des romans attachants qui ne bouleversent pas notre vision du monde mais nous accompagnent volontiers le temps d’un voyage en train ou d’une après-midi ensoleillée au parc. On les ferme sans y penser puis on passe au suivant sans passion, sans affect, mais toujours avec plaisir. Est-il un grand écrivain, un écrivain brillant, un bon écrivain ? Je ne m’étais jamais posé la question jusqu’à ce que je réalise, en rangeant son dernier roman, La vie très privée de Mr Sim, que ma bibliothèque contenait sept de ses livres. Il en a publié neuf. Comment se fait-il que j’ai lu presque l’intégralité de son oeuvre sans y penser plus ça ? En y réfléchissant, je me rends compte qu’aucun de ces livres ne m’a profondément bouleversée, n’a remis en question l’ordre du monde, ne m’a offert de phrases ou de clés pour me dire comment vivre. Je me souviens juste de personnages un peu mous et dépressifs dans des rues anglaises sous la pluie, un scientifique fou dans une clinique du sommeil, le spleen d’un jeune musicien qui attend des bus qui ne viennent pas, une femme qui décrit de vieilles photos.
Il en reste une certaine tendresse sûrement, une dose raisonnable d’humour, des histoires d’amour pas trop niaises, des personnages banals mais attachants, avec chacun une petite touche d’exceptionnel. Fidèle à cette logique, son dernier roman est un peu décevant mais sans plus. On va jusqu’au bout de ce roman poussif sans conviction et on le referme sans sentiment, en se disant juste qu’il aurait pu mieux faire. La simplicité de l’histoire aurait dû nous inciter à la méfiance. C’est l’histoire d’un type très seul, quitté par sa femme et sa fille, au chômage, sans famille et sans passion, qui tombe amoureux de la voix de son GPS. Un peu comme Jonathan Safran Foer, on sent que Jonathan Coe recycle de petites trouvailles qui ne fonctionnent plus. Par exemple, l’intégration dans le roman d’éléments narratifs intempestifs : le roman dans le roman, le mail, la lettre. Dans son dernier roman, La pluie avant qu’elle tombe, c’était la voix enregistrée sur cassette d’une femme décrivant de vieilles photos. A force d’user trop de cette technique, on commence à se dire que pour lui le texte n’a pas de force intrinsèque et qu’il lui faut user de béquilles narratives pour continuer à marcher. Tout sonne faux, et encore plus la tentative laborieuse de dénoncer le capitalisme financier par des chemins métaphoriques. La fin, elle, vaut bien un « il se réveilla et se rendit compte que tout ceci n’était qu’un rêve ». Bref, ce roman m’a fait comprendre, il était temps, que Jonathan Coe ne m’est pas indispensable.